Jouer sa vie ou le risque de l'exister. - Home Page

Journées nationales pour la prévention du suicide.

6 février 2003.

Jean-Bernard Paturet. Professeur des Universités Montpellier III.

La question du suicide chez les jeunes ne saurait se réduire à phénomène médical ou psychologique ou encore à un problème de santé publique car le suicide est un fait de société et une interrogation philosophique.

a-Fait de société, il a été analysé en son temps, par Emile Durkheim qui distinguait trois grands types de suicide :

-le suicide égoïste qui se comprend comme l'affaiblissement des normes et des pressions

sociales plus que comme pathologie individuelle.

-le suicide altruiste d'individus fortement soumis aux valeurs collectives. Ces individus sont

capables de donner leur vie et de se sacrifier à des fins sociales : les kamikazes au Japon

pendant la seconde guerre mondiale, les vieillards Esquimaux capables de privilégier la survie

du corps  social  au  détriment de  leur propre  existence,  les  terroristes musulmans  dont

l'exemple le plus illustre est celui du 11 septembre.

-le suicide anomique lié à l'effondrement des valeurs et des points de repère dans les sociétés

qui subissent des transformations radicales et brutales.

Le suicide « altruiste » montre ainsi que quelque chose de plus fort, de plus grand que la vie

peut  parfois   motiver   les   êtres   humains   et   qu'il   est  trop   facile   de   considérer   leurs

comportements suicidaires comme pathologiques...

Par ailleurs, les sociétés ont toujours eu des rapports ambigus au suicide, parfois elles le

répriment durement (destructions des biens des suicidés, répression exercée sur leur famille),

parfois elles l'encouragent fortement (cf. paragraphe sur le suicide altruiste), parfois encore

elles privilégient certaines formes de suicides comme par exemple chez les Tikopia où l'on

affirme que les dieux condamnent les suicides par pendaison mais sauvent les âmes des noyés

volontaires...

b-Problème philosophique, le suicide faisait dire à Albert Camus : « il n'y a qu'une seule question philosophique sérieuse, c'est le suicide ». Et, les philosophes depuis l'Antiquité, ont eu des positions souvent tranchées au regard de cette question. Ainsi, les défenseurs du suicide ont pensé qu'il pouvait être l'expression du triomphe de la volonté, du courage comme les Stoïciens par exemple ou encore qu'il était le point ultime de la sagesse et de la prudence. Montherlant écrivait : « défaite ou non du suicidé, cela a peu d'importance si, par son suicide, il a témoigné de deux choses : de son courage et de sa domination. Alors le suicide est l'épanouissement de sa vie, comme la flamme épanouit la torche », mais surtout le suicide a pu être considéré comme expression suprême de la liberté. Sénèque, le stoïcien, parle du suicide comme d'un « chemin de liberté » et il fait du choix de la mort, la suprême dignité du sage. « Nul n'est malheureux que par sa faute, dit-il, la vie te plaît : vis. Elle ne te plaît pas : tu peux retourner d'où tu viens ». Il faut évidemment resituer le contexte de cette parole de Sénèque dans l'univers trouble de l'Empire romain sous le règne fou de Néron où la

vie et la mort n'avaient pas grand sens, et dans la perspective stoïcienne pour laquelle l'homme construit lui-même son propre bonheur en agissant sur les causes qui dépendent de lui et en acceptant les évènements qui ne dépendent pas de lui (amor fati). Cioran, penseur contemporain d'une des formes les plus radicales du nihilisme (la vie n'a aucun sens), reconnaît dans son Précis de décomposition, la valeur du suicide comme possibilité infiniment précieuse pour éclairer la vie mais possibilité qui ne doit pas se réaliser. Dans Syllogismes de l'amertume, il écrit : «je ne vis que parce qu'il est en mon pouvoir de mourir quand bon me semblera : sans l'idée du suicide je me serais tué depuis toujours »

D'autres ont affirmé, au contraire, que vivre n'était pas autre chose que l'affirmation de soi, qu'elle était un effort pour persévérer dans l'être comme dit Spinoza (conatus). Platon et plus tard le Christianisme ont condamné le suicide comme faute contre l'esprit ou comme péché contre la charité envers soi-même. Saint Paul dans l'Epître aux Romains fait du suicide une « mollesse de l'âme ». Il affirme que Dieu seul peut retirer la vie puisqu'elle lui appartient et qu'elle est simplement prêtée à l'homme. Saint Thomas dira à son tour que personne ne peut être juge en sa propre cause et que le suicide est un cas particulier d'homicide. Nietzsche, grand pourfendeur du nihilisme, affirme la place prépondérante du vouloir vivre et la volonté de puissance, c'est-à-dire sentir et accroître sa force, en se fixant des obstacles à vaincre et en en triomphant.

Le suicide des jeunes, me semble-t-il, interroge de manière sans doute extrêmement violente notre société et notre monde moderne sur deux points :

a-/e rapport particulier de l'homme à la mort. En effet, on peut se demander ce que serait la vie, si l'homme perdait le sens de cette expérience que vivre c'est avoir la mort pour horizon. « Dés que l'on est né, écrit le philosophe Schopenhauer, on est assez vieux pour mourir ». Les philosophes grecs nous ont enseigné depuis longtemps que la vie ne se comprenait que dans le rapport à son contraire : la mort. Comment, pour prendre une comparaison, connaîtrions nous le jour si nous étions toujours dans sa lumière ? Il faut la nuit pour le « saisir ». Le sens de la vie ne peut s'appréhender que dans le jeu dialectique de la vie et de la mort. S'éprouver comme vivant, c'est prendre le risque de la mort : les conduites ordaliques chez les adolescents en sont sans doute, une des expressions les plus évidentes, elles réalisent en quelque sorte une suspension du temps. Le sujet se fige dans l'attente d'un verdict du Destin entre la mort instantanée et le droit de se réinscrire dans l'humaine condition.

Les dieux en ce sens ne sont pas vivants précisément parce qu'ils ne sont pas mortels. Ils ne peuvent prendre le risque de la mort. C.Péguy dans Clio, écrivait que « les dieux manquent de ce couronnement qu 'est enfin la mort. Ils manquent de cette consécration qu 'est la misère. Ils manquent de cette consécration qu 'est le risque ». La mort est un privilège et l'immortalité un fantasme, la mort rend les hommes précieux et pathétiques. Par la mort, l'événement humain a ce caractère d'unicité. Pensons au roman de Borges, l'Aleph, où un personnage s'est abreuvé à la rivière qui guérit de la mort. Il traîne alors son existence à travers les siècles dans un temps indéfini. «Personne (dans ce monde immortel) n'est quelqu'un », dit ce personnage et finalement lorsqu'il boit de l'eau du fleuve qui annule les effets du précédent, il éprouve un immense soulagement de redevenir mortel : « cette nuit là, je dormis jusqu 'à l'aube ». La mort donne donc à l'homme ce caractère unique, cette «singularité irremplaçable» comme dit Heidegger, qui a pour conséquence la douleur que l'on éprouve au moment la perte d'un être cher ! De plus, comme l'écrit encore cet auteur, la mort permet de s'arracher à l'inauthenticité de la vie quotidienne, à la banalité du « on » et de l'anonyme. Si l'homme veut une existence authentique, il doit accepter l'angoisse devant la mort, il peut alors saisir la mort comme la forme même de toute existence. L'homme est un être pour la mort « sein zum Tod », dit encore Heidegger. A l'inverse la modernité réfute et refuse ce fatalisme : dans nos sociétés, quand elle n'est pas niée ou simplement ignorée, la mort est combattue avec acharnement et les derniers bastions du vieillissement et de la maladie sont sensés tomber dans un avenir proche. La mort ne serait plus alors structurelle mais deviendrait accidentelle, elle ne serait plus inhérente à la condition humaine et le suicide n'en serait alors que plus révoltant.

 

Dans le dernier chapitre de ses Essais, Montaigne s'interroge sur l'expérience de la douleur et de la souffrance. Il constate que c'est la « nature » elle-même qui nous condamne à souffrir, et finalement à mourir. Il ajoute qu'il ne nous appartient pas de piéger « 1' humaine condition ». Car, dit-il, ce serait «une piperie médicinale», de croire que l'on pourrait échapper à cette terrible réalité humaine et l'auteur d'ajouter : « tu ne meurs pas de ce que tu es malade, tu meurs de ce que tu es vivant ».

b- l'énigme de l'autre. La confrontation au choc du suicide semble dresser devant tous, le procès de la vie, des familles et de leurs proches, de la médecine et peut-être de la société toute entière. Mais surtout ce choc insupportable nous renvoie à l'énigme de l'autre, à sa part de secret ou de mystère comme aurait pu dire Lévinas, à sa  part obscure, à sa part d'ombre comme disaient les Romantiques, à la dimension inconsciente et à ce que Freud a nommé « pulsion de mort ». Il nous renvoie à l'énigme du sens c'est-à-dire à ce qui fait vivre et peut faire mourir. A cette énigme, chacun est obligé de répondre pour et par soi-même. Chacun est conduit à construire un sens pour lui, face à «l'abîme de l'exister» comme dit Pierre Legendre. Car il ne s'agit pas de découvrir un sens «déjà là» qui nous précèderait depuis toujours comme le propose ou l'impose parfois les religions. Le sens est une réponse personnelle à l'appel de l'existence. C'est sans doute là une des grandes difficultés de l'adolescence en quête d'idéal et d'absolu.

Aussi, devenir parents implique-t-il courage et héroïsme, car être parents, c'est prendre le risque de l'autre, c'est accepter la rencontre avec la radicale altérité de son propre et proche enfant. Parce que l'autre demeure toujours énigme, il ne faut pas trop vite condamner les parents ou les culpabiliser lors de la douloureuse expérience de la perte d'un enfant par suicide. Et peut-être ne faut-il pas être trop réducteur en affirmant qu'ils n'ont pas été assez à l'écoute de leur enfant ou qu'ils n'ont pas su voir les signes de détresse qu'il leur envoyait. L'autre dans sa radicale altérité demeure incontrôlable et personne ne peut maîtriser autrui. D'ailleurs, l'énigme qu'est tout être humain, a comme conséquence qu'il peut toujours nous surprendre, nous étonner, en bien comme en mal.

Pour conclure : il faudrait sans doute nous interroger collectivement sur les valeurs que nous proposons à notre jeunesse. Le confort et la sécurité, l'assurance et la stabilité dans lesquelles nous baignons qui ont été le fruit de durs combats et de terribles sacrifices au cours du temps, peuvent-ils tenir lieu de sens collectif pour une jeunesse empreinte d'idéal de don de soi et de générosité ? Nos valeurs « petites bourgeoises » peuvent-elles satisfaire l'appel de la vie et le goût du risque propre aux êtres humains ? Simone Weil, philosophe engagée volontaire sur le terrain de la guerre d'Espagne, résistante à Londres, soulignait déjà l'importance de cette nécessaire exposition au feu et à la nudité de l'événement : « Le risque est un besoin essentiel de l'âme. L'absence de risque suscite une espèce d'ennui qui paralyse autrement que la peur, mais presque autant ». La prise de risque sert à s'administrer la preuve du sens et de la valeur de sa propre existence...